Au Nigeria, la corruption, le mépris des puissants et Boko Haram n’en finissent pas de tuer les plus faibles

samedi 17 mai 2014

Comme au lendemain de toute attaque terroriste meurtrière, les dirigeants politiques, les journalistes, les analystes ne savent plus quel mot utiliser pour qualifier l’acte et leurs auteurs. Ce 14 avril, l’attentat dans une gare routière située dans la périphérie de la capitale fédérale du Nigeria, Abuja, qui a fait au moins 75 morts, puis l’enlèvement de plus d’une centaine de lycéennes dans une petite ville de l’État de Borno, dans le nord-est du pays, ont suscité l’émoi et fait les gros titres de la presse internationale. Interrogé sur cette flambée de violences dans le pays le plus peuplé du continent africain (166 millions d’habitants en 2012 selon les Nations unies), j’ai participé au festival de l’indignation verbale en qualifiant le groupe Boko Haram auquel on attribue ces attaques, sans doute à raison, de monstre. Avant de réaliser que rivaliser de mots forts pour qualifier ce groupe terroriste n’apportait pas grand chose. Ni à un début de compréhension du cycle ininterrompu de violences dans une grande moitié nord du Nigeria, encore moins à une tentative de formulation de propositions pour y mettre fin.

La violence infligée par Boko Haram à plusieurs centaines de familles nigérianes au cours des dernières années est absolument monstrueuse. Mais Boko Haram qui serait vraisemblablement davantage mieux défini comme une nébuleuse qu’un groupe, n’est pas un monstre si on entend par cela un être immonde extérieur et antinomique au corps social nigérian. Cette nébuleuse est le produit et le reflet d’un Nigeria aussi riche, dynamique et puissant qu’outrageusement corrompu et impitoyable pour les pauvres et les faibles. Lorsqu’il s’est rendu sur le lieu de l’attentat de Nyanya, à quelques kilomètres de son palais présidentiel, le président Goodluck Jonathan a déploré « des distractions inutiles qui ramènent le pays en arrière alors que le gouvernement fait tout pour le faire avancer ». Parler de distractions inutiles au milieu des décombres encore fumantes de l’attentat et des corps déchiquetés n’était probablement pas très heureux. Peut-être qu’il eût été également approprié pour le président de reporter sa visite le lendemain dans la métropole du nord, Kano, pour un show de son parti politique en précampagne pour les élections générales de début 2015. Ou au moins de ne pas y esquisser des pas de danse, d’autant plus que l’information de l’enlèvement de plus d’une centaine de jeunes écolières par des hommes armés présumés membres de Boko Haram avait suivi de près le carnage de la gare routière d’Abuja.

Il est facile d’accabler uniquement le président. Ses mots et ses gestes ne font que refléter ce que devient inexorablement un pays après des décennies de détournements massifs et systématiques de milliards de dollars de ressources publiques par les élites dirigeantes civiles et militaires, au profit de leurs familles, de leurs clans, de leurs alliés dans le monde des affaires, de leurs clientèles politiques locales, de leurs amis et soutiens étrangers. En raison du pétrole, dont le Nigeria est le premier producteur africain, même si sa production officielle fluctue au rythme des incidents sécuritaires dans les régions pétrolifères et du détournement parfaitement organisé de tankers bourrés de brut non déclaré, et aussi à cause de son immense population et donc de son marché intérieur, il y a beaucoup d’argent à gagner dans ce pays. Investisseurs nationaux comme étrangers n’y ont jamais été aussi nombreux et exaltés par les taux de rentabilité que ces dernières années. L’enjeu du contrôle du pouvoir politique à Abuja et dans chacun des 36 Etats de la fédération est d’abord financier. Les principaux partis politiques, dont celui du président Jonathan, vont investir des millions de dollars dans la bataille électorale de 2015. Ils doivent trouver l’argent partout où il est. Et celui qui n’est censé appartenir à personne parce qu’il est censé appartenir à tous, l’argent de l’État, est le plus facile à s’approprier.

Face aux enjeux de pouvoir et d’argent dans les hautes sphères politiques et économiques, les victimes de l’attentat de la gare routière, ces Nigérians qui doivent se lever aux aurores pour aller gagner difficilement le pain quotidien dans la capitale fédérale, ne comptent pas, ou si peu. Les gens quelque peu importants roulent dans leurs voitures personnelles et n’ont rien à faire dans ou aux abords d’une gare routière bondée. Parce qu’elles vivent dans la périphérie d’Abuja, et donc à quelques encablures du palais présidentiel, des ministères et du Parlement, les victimes du dernier attentat ont au moins attiré beaucoup plus d’attention que les centaines des résidents des États du nord-est tués par les terroristes de Boko Haram ou par les forces armées nigérianes au cours de leurs opérations de contre-insurrection. Au cours des derniers mois, les attaques contre les cibles faciles, notamment les institutions scolaires dans les petites villes du nord-est, se sont multipliées. Des lycéens ont été massacrés dans leurs chambres d’internat, d’autres piégés dans des bâtiments incendiés par des assaillants non identifiés. Selon Amnesty International, le bilan des attaques et des représailles pendant le seul premier trimestre de cette année a atteint 1500 personnes. Ces victimes-là et leurs familles comptent encore moins que celles de la périphérie d’Abuja. Elles essaient de survivre dans les régions pauvres, isolées, paysannes du Nigeria.

Dans les États de Borno, Yobe et Adamawa, là où l’état d’urgence est en vigueur depuis près d’un an, on est très loin du Nigeria utile, dynamique, inventif, mondialisé. Si ces populations suscitaient un peu de compassion, comment expliquer que des officiels de l’armée nigériane aient pu faire croire que cette dernière avait mené avec succès une opération pour libérer la majorité des écolières enlevées par des hommes armés avant d’être démentis par les autorités locales de l’État de Borno et la directrice de l’école concernée ? Comment expliquer que les forces armées du pays qui est fier d’être devenu officiellement la première économie du continent, devant l’Afrique du Sud, ne soit pas arrivées à ramener un minimum de sécurité dans les trois États où elles ont toute latitude pour mener leurs opérations ? Comment les éléments de Boko Haram peuvent-il se permettre de débarquer dans des camions pour enlever plus d’une centaine d’écolières dans une localité de l’État de Borno sous état d’urgence ? Tout cela alors même que le budget de la sécurité et de la défense représente le quart du budget fédéral. Chacun sait au Nigeria que la majeure partie de cet argent ne sert pas et ne servira pas à lutter effectivement contre les menaces à la sécurité des populations. Il a bien plus de chances de servir à acheter tout ce qui peut se faire acheter pour gagner les élections de 2015. A commencer par les électeurs eux-mêmes.

Ce n’est pas chercher des justifications aux actes terroristes de Boko Haram que d’insister sur l’accablante responsabilité des puissants dans la destruction du tissu social de vastes régions du Nigeria par la violence, sous toutes ses formes. Rien ne peut justifier des actes terroristes. Mais une fois qu’on a fait cette grandiose déclaration après chaque événement sanglant, en se raclant la gorge de contentement, que fait-on ? Ne vaut-il pas mieux regarder la réalité en face et reconnaître qu’un groupe comme Boko Haram n’aurait jamais pu devenir la chose monstrueuse et insaisissable qu’il est devenu s’il n’avait été copieusement nourri par ce qu’il est convenu de nommer poliment de mauvaise gouvernance ? Lorsque la corruption dépasse un certain seuil, lorsqu’elle a cessé depuis longtemps d’être une déviance par rapport à la norme pour être consubstantielle au système politique, économique, social d’un pays, elle devient aussi synonyme d’indifférence totale par rapport aux « autres », ceux qui sont différents parce qu’ils sont loin des centres urbains modernes et pauvres, parce qu’ils sont d’ethnies, de cultures et de religion différentes, parce qu’ils semblent refuser de s’intégrer au Nigeria moderne, ouvert sur le monde et exclusivement mû par l’enrichissement individuel.

L’indifférence ne tarde pas à se muer en mépris pour les millions de personnes qui sont nées, manque de chance, loin des lieux où vivent les puissants, dans ces zones où l’absence de politiques publiques pendant des décennies offre à tout idéologue extrémiste passionné, déterminé et intelligent un extraordinaire terrain de recrutement. Boko Haram n’aurait jamais pu atteindre la taille critique que doit absolument avoir tout groupe porteur d’idées étranges, extrémistes et dangereuses avant de devenir une menace grave à la paix et à la sécurité d’une région, si les Nigérians n’avaient pas accepté pendant trop longtemps l’installation d’un système qui a tué la compassion, ou simplement l’attention à l’existence des autres. Si Boko Haram est un monstre, c’est un monstre très humain qui incarne l’échec de l’entreprise de construction d’une société nigériane moulée dans un socle de valeurs communes.

Une fois qu’on a écrit tout ceci, on n’a toujours rien proposé comme solution au terrorisme de Boko Haram, qui n’est, faut-il le rappeler, qu’une des sources de violences récurrentes dans la fédération nigériane. En effet, il n’y a pas de solution. Il n’y en a plus. Mais il y a des pistes que pourraient emprunter les autorités nigérianes puisqu’on sait au moins que celles qui ont été choisies jusque-là n’ont pas été très heureuses. Le dernier rapport du think tank International Crisis Group sur Boko Haram en propose quelques-unes (Curbing Violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insurgency, www.crisisgroup.org). Des organisations de la société civile nigériane font également des propositions raisonnables depuis des années. Encore faut-il que les puissants aient le temps de lire des rapports et de réfléchir ingénument à des solutions pour rendre la vie un peu moins précaire dans les localités perdues du nord-est, et de bien d’autres régions, alors que des élections générales dont les enjeux s’évaluent en centaines de millions de dollars se profilent à l’horizon.
Publié par Gilles Olakounlé Yabi, samedi19 avril 2014

Voir en ligne : Le blog de Gilles Yabi