Centrafrique : le soutien des protestants, une délégation issue du protestantisme français s’est rendue en RCA pour une visite de solidarité aux églises locales

lundi 12 mai 2014

L’assassinat d’un prêtre et la séquestration de l’évêque de Bossangoa ainsi que de trois curés de son diocèse, la semaine dernière, illustrent bien la complexité de la situation en République centrafricaine. D’un côté, les exactions perdurent. De l’autre, elles ne cessent d’être dénoncées, notamment par la plate-forme des leaders religieux. En réaction aux événements cités, Monseigneur Nzapalainga, archevêque de Bangui, le révérend Nicolas Guérékoyamé-Gbangou, chef de l’Église protestante centrafricaine, et l’imam Omar Kobine Layama, président de la Conférence islamique, ont demandé au gouvernement de s’impliquer davantage dans la recherche de la paix, et à la population de ne pas se prêter au jeu des extrémistes. Si les questions de sécurité et de vivre ensemble sont loin d’être réglées, hommes et femmes de tout bord et de confessions différentes ne cessent d’y travailler.

Rencontre improbable ?

Deux initiatives viennent de voir le jour en ce sens, grâce à l’intermédiaire d’une délégation protestante française et africaine venue à Bangui, au début du mois d’avril, rendre une visite de solidarité aux Églises locales. Ainsi, Jean-Arnold de Clermont, président du Service protestant de mission (Défap), Simon Kissi Dossou, envoyé spécial de la Conférence des Églises de toute l’Afrique (Ceta), Thierry Mulbach, président de la Communauté d’Églises en mission (Cevaa) et Célestin Kiki, son secrétaire général, ont-ils permis au Réseau des femmes croyantes et médiatrices de paix d’entrer en contact avec les forces Sangaris. Rencontre improbable, s’il en est, entre ces femmes – musulmanes, catholiques, protestantes – et les militaires français pour envisager un travail commun auprès de la population.

Ces deux groupes peuvent-ils réfléchir et contribuer, ensemble, à préparer l’avenir du pays ? La réponse a été « oui ». Si bien qu’au premier et au deuxième rendez-vous, un troisième succèdera bientôt, au début du mois de mai. « Nous ne sommes pas indifférents à ce que vit la population civile », a affirmé l’adjoint au général Soriano qui commande l’opération.

Les objectifs sont clairs : pour l’association, qui regroupe environ 150 femmes dans la capitale, il s’agit de recevoir un soutien de la part de l’armée dans ses démarches ; pour l’armée, de communiquer sur ses missions, pas toujours comprises par l’opinion publique. C’est le cas, par exemple, du désarmement tant attendu des groupes causant quotidiennement des troubles – parfois sanglants – dans la ville.

Pour l’heure, ces « mères dont la parole est écoutée par l’homme africain », comme l’a rappelé Juliette Gbéssé, conseillère auprès du Réseau, ont su courageusement tisser des contacts avec les antibalakas de Boy Rabé (l’aile dure du mouvement) et de Bimbo, ainsi qu’avec les Séléka du PK11. Prochaine étape : étendre ce travail au camp de déplacés de la mosquée centrale – du moins en direction des plus modérés, le dialogue n’étant actuellement pas possible avec les prédicateurs radicaux – et aux Séléka du camp Béal.

Si chacun des groupes rencontrés dit aspirer à la paix, la route jusqu’à l’indispensable désarmement sera longue. « Nous devons multiplier les contacts, sensibiliser sur la nécessité de déposer les armes et d’accepter de revivre ensemble. Le message est perçu mais c’est un travail de longue haleine. C’est pour cela qu’il faut commencer dès maintenant », explique Mathilde Guidimti. Heureusement, ces femmes se sont elles-mêmes armées de patience. Leur engagement reçoit le soutien des troupes Sangaris et de leurs aumôniers. Le conseiller politique du général Soriano a même proposé d’intervenir pour aider le Réseau des femmes à obtenir une audience auprès d’Antoinette Montaigne, ministre de la Réconciliation. L’une de leurs demandes serait d’avoir du temps d’antenne supplémentaire pour la diffusion de messages de paix. Plusieurs ont d’ores et déjà été émis sur les radios les plus écoutées.

De telles actions en faveur de la réconciliation sont précieuses, mais elles sont encore plus fragiles – notamment du fait que la chaîne pénale est lente, voire inexistante. Les victimes d’exactions peinent à obtenir réparation. Or, le pays peut-il raisonnablement aspirer à la paix sans leur rendre justice ? Nelson Mandela a répondu, en son temps, à cette question en créant une Commission nommée « Vérité et réconciliation ». Des mots dont la portée universelle trouve dans le contexte de la crise centrafricaine un écho particulier.

C’est avec la volonté d’avancer sur ce volet qu’une autre initiative a vu le jour. L’Église protestante du Christ Roi (EPCR), à Bangui, est en train de mettre en place une cellule d’écoute destinée à accueillir les personnes ayant subi des traumatismes. Une goutte d’eau dans la mer ? Peut-être, mais cela peut tout changer pour les personnes qui auront été entendues et seront accompagnées. Réclamé par l’EPCR, ce travail a été initié par la délégation protestante lors de sa visite, au travers de deux séances animées par le pasteur Simon Kissi Dossou sur la réaction du chrétien en cas de conflit interreligieux. Il trouve sa concrétisation grâce à un financement de la Cevaa. En accord avec sa vocation, la cellule d’écoute ne sera pas exclusivement tournée vers les paroissiens de l’Eglise du Christ Roi mais ouverte d’emblée à deux Églises sœurs : l’Église luthérienne et l’Église adventiste du septième jour.

Profit personnel et tribalisme

Actuellement, les organisateurs sont à la recherche d’un psychologue afin de proposer une prise en charge par un professionnel. L’une des missions du thérapeute sera d’entendre, voire de libérer, la parole des enfants ayant assisté à des faits de violence ou en ayant entendu parlé, quand ils n’en ont pas eux-mêmes subis. Pour que les victimes d’aujourd’hui ne deviennent pas les bourreaux de demain, la priorité est de désamorcer les désirs de vengeance. « Cet état d’esprit est à l’origine de beaucoup des exactions commises dernièrement », analyse Brigitte Ougagnon, du Réseau des femmes croyantes et médiatrices de paix.

La plate-forme des leaders religieux, le Réseau des femmes croyantes et l’EPCR, au travers de la création de la cellule d’écoute, témoignent – en parole et en action – que la crise centrafricaine ne trouve pas son origine dans des tensions interreligieuses. Si elle a pu rejaillir sur les relations entre les communautés chrétiennes et musulmanes, il est difficile de la réduire à cela. La preuve en est que chaque jour des habitations font l’objet de pillages qu’il est impossible d’attribuer aux Séléka ou antibalakas mais plutôt à des mercenaires d’un ordre qui n’est pas nouveau : celui de l’intérêt particulier et de l’enrichissement personnel. Ils prolongent en cela les effets des mauvaises gouvernances successives, trop souvent motivées par le profit personnel ou le tribalisme. Le gouvernement de transition, actuellement dirigé par Catherine Samba-Panza et dont on peut rappeler qu’il est l’un des rares (avec celui d’Ange-Félix Patassé) à ne pas avoir pris le pouvoir par la force, maintient la volonté d’organiser des élections démocratiques en février 2015 s’il en a la légitimité. Souhaitons qu’il en ait aussi les moyens.

Voir en ligne : Centrafrique : le soutien des protestants (hebdomadaire Réforme)