Charlie : questions posées à une mystique

jeudi 7 mai 2015

« Je suis Charlie ! » Mais au fait, a-t-on bien perçu les harmoniques du slogan créé par Joachin Roncin au soir du 7 janvier, a-t-on bien pris la mesure de son audace métaphysique ? Car d’aucuns ne manqueront pas d’entendre, à l’arrière-fond de cette identification communicative – « Je suis Charlie » –, la grande loi « organique » formulée par Paul : « Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui » (1 Co 12, 26) et l’anthropologie de compassion véhiculée par la déclaration du Fils de l’homme dans la scène matthéenne du jugement dernier : « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). Assurément, si les attentats ressortissent au fanatisme religieux, la coalition endémique qui leur a répondu (et dont le 11 janvier a marqué l’épiphanie majeure autant que l’apogée) représente un événement fondamentalement religieux et littéralement « ecclésial » : les mobiles et les perspectives ultimes du phénomène Charlie excèdent, aux yeux de l’interprète attentif, le cadre de la politique et de la psychologie de masse ; au milieu de notre actualité, le corps-Charlie se construit et se dresse : c’est un corps mystique qui s’ignore et se cherche, et qui, pour autant, nous édifie et nous interdit de désespérer tout à fait de l’homme.

Ceci dit, l’on peut se demander si, au cas où les malheureuses victimes eussent appartenu à d’autres horizons « confessionnels » du grand journalisme, le cri du cœur eût été si spontané, si ductile, si disponible à la propagation. Rêvons un peu : eût-on dit pareillement : « Je suis Le Canard enchaîné », « Je suis Le Parisien », « Je suis Le Figaro », « Je suis Le Monde » ? C’est s’engager sur un terrain plus hypothétique encore que de parier que l’on eût dit avec enthousiasme : « Je suis La Croix »... N’at- on pas vu, malgré tout, la promptitude à proclamer « Je suis Charlie » devenir la pierre de touche d’une orthodoxie, et l’orthodoxie Charlie est-elle tout à fait à l’abri du sectarisme comme d’une imposition totalitaire ? La revendication pour la tolérance, dogme sacro-saint de notre République, est-elle susceptible de ne s’accompagner jamais de quelque intolérance ? Sous prétexte que l’idée et le nom de Dieu peuvent donner lieu à la barbarie, le « bon Dieu » (que beaucoup d’hommes et de femmes adorent dans le secret et la non-violence) ne risque-t-il pas d’être universellement diabolisé sans autre forme de procès ? Et puis, si l’œcuménisme Charlie est consolant et admirable, le catalyseur idéologique qui lui a donné prétexte n’appelle-t-il pas quelque discernement (nous parlons ici de Charlie, non de Je suis, non pas des hommes Charlie, mais des idées et du style) ? Charlie a eu l’heureux sort de paraître tout à coup comme le grand identifiant de la culture française, comme le fédérateur du monde éclairé : paix à son âme ! Mais on voudra bien concevoir que certains, par ailleurs extrêmement sincères dans leur empathie, soient un peu chiffonnés des tâches du drapeau arboré et que, même si la goliardise fait en effet partie de notre culture, ils apportent quelque restriction mentale à se proclamer Charlie...

Contrairement à ce que donnent à penser le catéchisme et l’hagiographie Charlie, il n’est pas certain que les crayons soient toujours innocents. Ils peuvent être aussi meurtriers que les kalachnikovs. À tout le moins en fomentent-ils la salve, que leur usage soit le dessin ou l’écriture. L’histoire – notre histoire – tragique a montré que les philosophes eux-mêmes, ces bons sauvages, pouvaient devenir les précurseurs des couperets. Que si les hommes ont droit à la compassion et ne l’ont jamais assez, les idées, elles, les images n’ont pas nécessairement le droit à l’applaudissement, à l’approbation, lors même que les circonstances leur vaudraient quelque indulgence. Le droit à l’insulte – le panache de l’insulte, presque canonisé comme tel par les plus hautes autorités – ne peut devenir l’ingrédient solide d’une orthodoxie ni d’une orthopraxie vraiment démocratiques. Nous, chrétiens, par exemple, nous souffrons désormais « qu’on nous insulte » (Mt 5, 11) couramment dans nos références et nos symboles, mais nous ne pouvons demeurer indifférents au fait que la dérision dont nous faisons l’objet attire si peu le scrupule et s’entoure de si peu de précautions. On attend de la chose publique qu’elle soit juste et que l’accueil des héros dans ses panthéons les plus officiels ne soit pas soumis aux critères d’une subtile partialité.

Entre les horreurs du fondamentalisme qui l’ont mis à mort et l’intuition pré- ou postchrétienne qui lui a donné naissance, Charlie met soudain à la question le rapport désemparé de notre société avec le phénomène religieux. Le corps mystique Charlie est beau. Il est fragile. Il est touchant. Il nous est cher. Nous souhaitons seulement de tout cœur qu’il fasse plus ample connaissance de soi, qu’il approfondisse ce dont il est le vestige autant que la promesse. En un mot, qu’il grandisse.

François Cassingena, Études, avril 2015

Voir en ligne : Charlie, questions posées à une mystique, dans Etudes, avril 2015