De l’intelligence au crétinisme

dimanche 31 août 2014

J’emprunte à un excellent dossier de la revue "Esprit" intitulé "Notre nihilisme"quelques éléments pour répondre à la (grande) question médiatique. Cette dernière peut se formuler ainsi : comment se fait-il que tant d’intelligences individuelles produisent - souvent - un vrai crétinisme collectif ? C’est dans une formule de Nietzsche que l’on trouve peut-être un commencement de réponse. Pour Nietzsche, le nihilisme triomphe quand l’humanité ne retient plus que "les valeurs qui jugent". Quand l’air du temps est colonisé par des condamnations, des sentences et des imprécations croisées ; quand des criailleries misérablement justicières se substituent à la réflexion et au doute investigateur, alors une société entière s’engloutit, en effet, dans le "rien" du nihilisme. Nous y arrivons.

Qu’on réfléchisse à la situation contemporaine non pas du journalisme (qui se porte plutôt bien) mais du médiatique qui, lui, fait naufrage. Ce paysage-là est envahi par un chiendent particulier : le jugement ex abrupto et la condamnation lapidaire. Additionnez les mille et une chroniques de la presse écrite, les différents "plus" de l’internet, les blogs, les commentaires, les "j’aime" et les "j’aime pas", les twitts sans appel en 140 signes, etc. Vous prendrez conscience que notre espace commun n’est plus rien d’autre qu’un crépitement d’injures, de reproches et de sentences. Chacun y semble mû par une addiction nouvelle : donner son avis sur tout et sur rien. Et le faire en forçant la voix.

On s’approche alors, en effet, de la situation que redoutait Nietzsche dans un fragment de "la Volonté de puissance" : le recroquevillement pathologique sur les "valeurs qui jugent". Ce nihilisme-là s’abrite derrière l’incantation convenue et pleurnicharde à propos des "valeurs perdues". Claude Lefort, cité dans le dossier de la revue "Esprit", avait compris cela : le mot "valeur" envahit le débat public, remarquait-il, quand il n’est plus possible de se référer à un "garant reconnu par tous" (la raison, la nature, Dieu, l’Histoire, etc.). Ainsi est-ce de façon rageuse, voire exterminatrice, que prévaut l’obsession de juger.

La rumeur globale qui en découle est voisine du nihilisme barbare car ces milliers de jugements quotidiens portent régulièrement la marque de l’ignorance crasse ou de l’infantilisme content de lui-même. Ils osent exprimer une opinion immédiate et péremptoire sur, mettons, l’histoire séculaire de l’Ukraine, la dispersion des microparticules, la situation financière de l’Allemagne, les thèses philosophiques - et les volte-face - de Judith Butler, le sexe des anges, le subconscient de François Hollande ou quantité d’autres sujets à propos desquels la circonspection devrait s’imposer à tous.

L’internet et Wikipédia, en donnant accès à des renseignements à peu près illimités, permettent à chacun de jouer, en une seconde, au savant - ou à la savante - en pratiquant gaillardement le copier-coller. On fera donc passer pour de la culture un pauvre "savoir" mécanique. Ajoutons que les mutations que connaissent nos sociétés sont si imprévisibles dans leurs effets que, par avance, elles rendraient infiniment sottes les opinions péremptoires, même si elles étaient mieux renseignées. La rage, l’agressivité, la boursouflure de ton, la suffisance des points de vue : tout cela n’a d’autre but que de dissimuler, derrière le tintamarre du ton, l’indigence du contenu. A partir d’intelligences individuelles répertoriées, on aboutit bel et bien à un invraisemblable crétinisme collectif.

Jean-Claude Guillebaud, dans Le nouvel Observateur

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