Le sociologue Robert Castel est décédé.

mercredi 13 mars 2013

Discret et érudit, Robert Castel n’écrivait pas souvent à la première personne. Il nous (la revue Esprit) pourtant envoyé en juin 2007, un texte personnel sur une rencontre qui avait "changé le cours de (sa) vie" alors qu’il était élève au collège technique de Brest. Ce souvenir, qui exprime aussi une dette tardive, était aussi pour lui l’occasion de revenir de manière très simple mais très ferme sur les priorités politiques auxquelles il était attaché. Ce texte laisse transparaître sa personnalité, qu’il ne cherchait pas à mettre en avant dans ses travaux savants, mais dont les lignes de force organisaient aussi profondément le sens de ses recherches sur la question sociale. (revue Esprit, mars 2012)

"C’était en 1947 ou en 1948, je ne suis plus certain de la date exacte. J’étais élève au collège technique de Brest où je préparais le certificat d’aptitude professionnelle (CAP) d’ajusteur mécanicien. Nous avions un professeur de mathématiques que nous appelions Buchenwald. C’était un homme très grand, très maigre, très triste et très
sévère. Il était rescapé du camp de Buchenwald, sans doute un résistant communiste qui avait été déporté là-bas, mais nous avions 13-14 ans et nous ne comprenions pas exactement que cela voulait dire, ni par qui et pourquoi il avait été baptisé ainsi. Nous nous moquions de lui derrière son dos mais nous en avions très peur, il n’y avait pas le moindre chuchotement dans la classe. J’étais nul en mathématiques et pourtant, très fréquemment, Buchenwald m’appelait au tableau pour faire exercice, et à chaque fois je me ridiculisais devant les autres élèves. Je
pensais que ce maître était un sadique qu’il m’avait pris en grippe. Avant d’entrer en cours de mathématiques, deux fois par semaine, j’étais saisi de peur et je tremblais lorsque venait le moment d’appeler les élèves au tableau. Pourtant, à la fin de la dernière classe de l’année, Buchenwald m’a fait venir dans son bureau. J’étais encore plus terrorisé que d’habitude. Il m’a dit à peu près ceci, je ne peux pas garantir
littéralité du propos près de soixante ans après : « Castel, tu peux faire autre
chose, ne reste pas ici où tu vas te planter. Dans la vie, il faut aimer la liberté
seras capable de te débrouiller ». J’ai pris le risque d’aller au lycée sur la parole de Buchenwald que je n’ai jamais revu, que je n’ai pas remercié, et dont je ne connais même pas le vrai nom. J’ai seulement entendu dire qu’il était mort quelques années après. Dans la foulée du lycée j’ai fait de la philosophie, et ensuite de la sociologie, et
au mois de mai de cette année j’ai été invité à Iéna par l’université Friedrich-
Schiller pour donner deux conférences. Iéna est à trente kilomètres de Weimar
et les organisateurs m’ont proposé d’aller visiter cette ville. En sortant de la
maison où Goethe a vécu longtemps et où revivent les traces de son oeuvre,
mon accompagnatrice allemande m’a dit que le camp de Buchenwald se
trouvait à quelques kilomètres, ce dont je ne me souvenais pas.

(...)

Je ne fais pas de procès d’intention et je ne relativise ni la monstruosité des nazis, ni l’exceptionnalité des camps de mort. Ce n’est donc pas de mettre sur le même plan toutes les formes de discrimination qu’il s’agit. Mais il y a aussi une banalité du mal
et de la manière dont il commence à s’installer qu’Hannah Arendt a eu le courage de dégager. Ainsi, l’avenir risque toujours de nous échapper si nous laissons filer le présent sans faire revivre la mémoire du passé. L’héritage transmis de Buchenwald pour aujourd’hui, c’est sans doute de nous aider à maintenir vivant l’esprit de résistance, quitte à redéfinir, c’est-à-dire à réactualiser, ce à quoi il est nécessaire de résister.
(Robert Castel, revue Esprit, 2007)

Voir en ligne : A Buchenwald