Non pas "eux et nous", mais "nous", tout simplement

mercredi 30 octobre 2013

F. Pascal Aude répond à un courriel qui continue de circuler, avec un "cri d’alarme" à propos de l’Islam dans les banlieues, s’appuyant sur une interview du maire de Montfermeil, M. Lemoine (présenté comme maire de gauche !). Selon l’auteur (anonyme) de cet appel : dans 20 ou 30 ans, hélas il ne restera plus comme solution qu’à réinventer l’apartheid !! (avec l’argent du Qatar qui coule à flots dans les banlieues, les futurs "MERAH" vont se sentir pousser des ailes !!).
Pour répondre, F. Pascal s’appuie sur son expérience de dix années de vie avex les frères en quartier populaire à Montpellier (Les Cévennes).

Bonjour,
ce cri d’alarme, ...lancé il y a deux ans, n’est pas du tout étonnant pour quiconque a vécu dans ce genre de banlieue.
J’ai personnellement assisté à l’implantation d’une association musulmane néoconservatrice dans un quartier de Montpellier sur une période de dix ans (1998-2008).
Elle a été rendue possible par la conjonction de facteurs divers :

- un habitat abandonné : une copropriété délabrée où des accessions à la propriété devenaient possibles pour une population de classe moyenne émergente issue de l’immigration et où la gestion par le syndic n’avait pas été suffisamment vigilante sur le basculement de population en cours. Le remplacement, par un coup d’état, du syndic (Foncia) a permis de rattraper, en partie, les dégâts de ce manque d’anticipation dans une politique à l’échelle de notre "village" conduite par un conseil syndical vieillissant et nostalgique, marqué par un vieux fond pieds-noirs. Une meilleure représentation des nouveaux habitants a permis aussi de faire de la pédagogie au sujet de la gestion du bien commun de la résidence. Une situation somme toute classique.

- le manque de soutien municipal à la politique d’associations républicaines favorisant la mixité sociale et la réussite scolaire : les efforts de ces acteurs associatifs ressemblaient parfois à ceux de Sisyphe ou d’un pompier tentant d’éteindre un incendie avec un tuyau d’arrosage de jardin. Alors que des millions avaient été gaspillés pour acheter la paix sociale les années précédentes (sous Mitterrand). Les propositions d’animation classique de la Maison pour Tous ne faisaient pas le poids face aux demandes des parents de séparer les garçons des filles (pour les protéger), ou devant l’envahissement des cours de religion, garants, à leurs yeux, d’une éducation morale meilleure que celle de l’institution scolaire.

- le désarroi d’une population d’origine marocaine, devenue majoritaire dans la cité, face à la montée de "l’esprit racailleux" qu’elle mettait sur le compte d’un certain laxisme de la société française vis-à-vis de sa jeunesse (en fait, les effets de l’ "oisiveté-ennemie-de-l’âme", tout simplement). Ces parents étaient les premiers à demander des renforts de police pour protéger leurs enfants.

- l’émergence d’une revendication d’influence de la part de jeunes parents issus de l’immigration maghrébine, plutôt bien éduqués et conscients que la laïcité est aussi un terrain pour la libre expression des convictions religieuses, pourvu qu’elles ne troublent pas l’ordre public. La reprise en main morale s’appuyant sur des ressorts religieux par une association musulmane adhérente à l’UOIF, aux cadres bien formés et plutôt à l’aise dans la société française, a eu pour effet d’attirer les meilleurs éléments de la jeunesse des familles du quartier, à renforcer l’idée que "l’islam est la solution". L’action sociale, puis religieuse, comme forme d’entrisme en politique est typique de l’idéologie des frères musulmans. Elle n’est rendue possible et efficace que par la démission de la république et l’absence de politique urbaine d’ensemble.

Il faut reconnaître à Georges Frêche le courage d’avoir racheté la résidence voisine pour arrêter l’hémorragie : il a posé une limite à l’extension du ghetto. Mais c’était trop tard pour notre résidence qui doit maintenant tenter de se maintenir en état, vaille que vaille. La ville y a bien racheté quelques logements pour insuffler de la mixité sociale et confessionnelle. Mais il faudra des années pour redresser un déséquilibre qui s’est produit en l’espace de trois ans à partir du déplacement d’une classe d’une école primaire du ghetto voisin vers celle du quartier, en 1997.

Pour conclure mon commentaire, je souhaite mettre l’accent sur le caractère essentiellement économique et social des questions soulevées, des problèmes rencontrés. La dimension religieuse, certes présente, n’est en fait qu’un prétexte dérisoire : du côté des populations concernées, l’illusion qu’elle est la solution à leurs problèmes quand tout semble les abandonner. Du côté de pouvoirs publics ou d’analystes distants (j’aimerais bien voir un membre de l’Institut Montaigne venir habiter ces quartiers...), un épouvantail pour justifier je ne sais quelle politique.
Partagez le travail et donnez du respect et vous aurez du soutien pour les "valeurs républicaines" ! Et un islam qui s’enfilera dans des pantoufles.
J’ajoute que j’ai vécu dix années magnifiques dans ce quartier, que j’y ai tissé des amitiés solides et vu grandir de belles personnes. Je n’imagine même pas une seconde habiter rue Montaigne...

Faire circuler, dans le moment où nous sommes, ce genre d’appel déjà daté, n’arrange pas les choses, ne construit pas grand chose. Cela relève d’un jeu politique s’appuyant sur des ressorts que l’on prétend combattre chez l’autre : l’esprit communautariste ! Réinventer l’apartheid, il fallait la faire celle-là !
Et Merah, qu’on le veuille ou non, était un enfant de la république. Il faudra bien l’assumer un jour.
Enfin, l’argent qatari est à destination des entrepreneurs de ces quartiers, pas des écoles coraniques ou des salles de prière (l’état français abonde au même fond et surveille).

Quand il y a "eux" et "nous" commence la fin de l’esprit républicain. Efforçons-nous de penser et d’agir en "nous", simplement, humainement.

Républicainement vôtre.
Pascal AUDE.