Une guerre civile mondiale

lundi 7 mars 2016

Après l’attaque d’Aqmi à Ouagadougou [1], le Premier ministre Manuel Valls a déclaré que « les terroristes ont de nouveau frappé le monde ». Poursuivant cette logique globale, divers responsables, y compris le pape François, commencent à parler de « Troisième guerre mondiale ». On ne sait pas très bien ce qu’ils veulent dire, mais on peut supposer qu’ils emploient ces termes en raison de la multiplicité des conflits et attentats qui se sont déroulés dans les mois et les années récentes : Paris, Beyrouth, le Sinaï, San Bernardino, l’Indonésie, la Tunisie, le Mali et tant d’autres. Ils incluent pêle-mêle dans cette liste les guerres de Syrie et d’Irak, d’Afghanistan et de Libye, du Yémen et du Nigeria avec Boko Haram.

Une telle expression dramatise une situation parce qu’elle la globalise comme si le monde entier était entré en guerre. Elle veut être mobilisatrice, mais elle est trop floue pour être explicative d’une grande diversité d’actes de violence commis à travers le monde. L’attentat contre le Bataclan n’est pas de même nature que la guerre en Syrie. La tuerie de San Bernardino en Californie relève d’une autre logique que le conflit du Yémen. Il faut donc faire des distinctions. D’autant que la guerre en Afghanistan et celle d’Irak n’ont jamais poussé les responsables politiques à parler de « Troisième guerre mondiale ». C’est donc qu’il y a quelque chose de nouveau, la diversité et la fréquence des attaques à travers le monde qui viennent s’ajouter aux guerres locales récurrentes liées aux organisations terroristes, en Afrique, au Proche et au Moyen-Orient, en Asie, et qui laissent penser qu’un nouveau conflit mondial est en cours. Aucun pays ne semble être épargné, même les États-Unis qui sont pourtant surprotégés.

Le nombre de victimes de ces guerres est élevé, certes, mais, même s’il est en forte croissance, il est incomparable avec celui des personnes ayant perdu la vie dans les conflits mondiaux de l’histoire. Entre 2013 et 2014, le nombre de victimes du terrorisme dans le monde s’élève à 32 658 morts, selon le Global Terrorism Index [2]. Boko Haram et Isis ont été responsables de 51 % des victimes. Onze pays ont déploré plus de 500 morts en 2014. Il faut préciser que 80 % des décès ont lieu dans cinq pays : l’Afghanistan, le Pakistan, le Nigeria et la Syrie, l’Irak restant le pays le plus touché.

Ces chiffres comprennent les victimes des guerres localisées dans quelques pays, dont les ennemis sont des combattants identifiés, autant que celles du terrorisme [3], qui est fait d’actes anonymes et isolés. Comme l’expression « Troisième guerre mondiale », ils ne font pas cette distinction. Au contraire, ces chiffres accroissent la confusion en procédant à un amalgame des deux réalités, guerres locales et terrorisme. La difficulté de l’analyse est qu’il y a un continuum de violence entre les centres conflictuels comme la Syrie ou l’Irak et les actes terroristes en Europe ou aux États-Unis, qui sont commandés par Isis, ou Al-Qaïda. Les formes de violence sont différentes mais les ennemis sont communs.

Certains ont été tentés d’analyser cette violence en termes de « clash de civilisation », les chrétiens contre les musulmans, puisque les auteurs d’attentats se présentent majoritairement comme des musulmans radicaux. On serait entré dans la phase violente de cette opposition. Ce clash des civilisations est un cliché commode, une pensée bloc comme dit Charles Taylor, mais ne correspond pas à la réalité politique puisque des pays musulmans, comme l’Indonésie ou la Tunisie sont victimes de ces actes terroristes, et que l’Arabie Saoudite affirme que 400 membres de Daech sont présents et actifs dans ses frontières.

Il s’agit donc d’un autre phénomène qu’il faut tenter de cerner. Faisons l’hypothèse que nous avons affaire à une guerre civile à l’échelle mondiale. On appelle guerre civile un « affrontement armé entre les habitants d’un même pays ». Cette définition suppose deux factions en train de s’opposer au sein d’une même nation, mais ne recouvre pas cette réalité internationale. Mais si nous considérons que ces événements se déroulent dans un monde globalisé, sans frontière, nous sommes dans un affrontement armé au niveau mondial, avec des particularités. Les deux factions sont très inégales puisque l’une utilise le terrorisme, moyen des faibles, pour déstabiliser les forts, la mondialisation libérale. Cette guerre n’est intensive que dans quelques secteurs localisés, en Syrie ou en Irak. Elle ne met pas en péril de très grande quantité de population et n’utilise pas de méthodes conventionnelles de guerre puisqu’on ne sait pas où, quand et qui sera l’auteur d’un acte terroriste. C’est une guerre extensive qui se dissémine en des lieux très épars et sur des temps imprévus.

Cette guerre civile oppose deux représentations politiques du monde, une conception libérale gérée par le droit d’un côté, une idéologie fondamentaliste et brutale de l’autre qui a pris des formes institutionnelles comme Aqmi, Al-Qaïda, Daech et Boko Haram. Seul Daech tente de constituer une nation, les autres sont délocalisés. Le recrutement et la communication se font par Internet, réseau mondial sans frontière, preuve supplémentaire du caractère global du conflit.

Comment sortir de cette guerre civile qui déchire les nations dans le monde ? Il n’y a pas de sortie armée possible, la nature même du fondamentalisme provoquant sa renaissance imprévisible dans l’esprit d’individus anonymes. Le terrorisme idéologique est indestructible par la force (sauf s’il est localisé comme en Syrie), à la différence d’un conflit mondial. Il n’y a d’autre issue que politique, non par la négociation avec des leaders fascistes et invisibles qui ne veulent pas négocier, mais par l’assèchement du recrutement, et la suppression des raisons, bonnes ou mauvaises, qui motivent cette haine. À nos sociétés libérales de s’interroger sur leur culture et leur anthropologie, et de tenter de comprendre pourquoi elles produisent autant de djihadistes, car il ne suffit pas de dire que des barbares attaquent nos valeurs, notre liberté, notre raison, notre façon de vivre. Encore faut-il comprendre ces traits politiques et culturels internes qui sont aujourd’hui refoulés.

Pierre de CHARENTENAY s.j.

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[1] Le 16 janvier 2016 : attaque d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).

[2] Publié le 17 novembre 2015 par l’Institute for Economics and Peace, Londres.

[3] Voir la définition du terrorisme dans l’article de Christian Mellon, « Face au terrorisme », Études, novembre 2005.

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