À propos du dernier livre de Michel Houellebecq « Soumission »


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On peut détester les romans de Houellebecq et ne pas apprécier son épicurisme sans joie, mais reconnaissons la trouvaille, quelque peu naïve certes mais fertile, de l’intrigue principale de l’ouvrage : la France, sans révolution ni soubresauts, se trouve un beau matin administrée par un gouvernement islamique, imposant sans coups férir la charia à toute la population. L’intérêt de ce roman truffé d’emprunts culturels brillants et variés, mais arrosé d’un cynisme dévastateur et résolument païen, nous fait certes l’effet d’une douche froide.
Cependant dans une volonté de vérité farouche et un scalpel décapant, il révèle sur quelle pente beaucoup de nos compatriotes construisent leur vie : l’appât du gain, une concupiscence rampante et un égoïsme ancré sur la peur de manquer et de mourir.
Michel Houellebecq nous fait entrevoir le piteux état d’une France totalement ravagée dans ses élites et revenue de tout idéal, prête à se soumettre au joug d’un Islam tranquille, mais dans un état de choc, comme une Gaule désolée se réveillant après le passage des troupes d’Attila.
Le titre du roman : « Soumission » peut être entendu de diverses manières. On peut l’entendre comme la règle imposée par une religion qui se définit comme le peuple des soumis à Dieu (obéissant avec amour à sa Volonté). On peut aussi y voir le dernier acte tragique d’une nation qui a perdu son âme. Et par cette clé d’interprétation, voir dans ce roman une prophétie morale d’un pays qui a renoncé à conduire son histoire, en fidélité à ses idéaux puisés aux siècles passés, en particulier au siècle des Lumières et dans sa révolution de 1789.
François, le héros principal, raconte par le menu, à longueur de pages, sa descente aux enfers. Revenu de tout jusqu’à en perdre le goût de vivre, il nous attriste irrémédiablement. Nous assistons à sa clochardisation morale et physique, nourrie ou parfois tempérée par ses exigences raffinées de la bonne chère et des bons crus, et réveillée par quelques joutes intellectuelles flatteuses. François s’étourdie et se noie dans des petits bonheurs narcissiques et des consolations sexuelles chargées d’adoucir sa solitude.
L’ultime remède qui achève au sens littéral notre espoir de le voir réagir avec un minimum de fierté et d’honneur, est le suivant : après quelques rounds et calculs intéressés, François se couche et se soumet aux diktats de cette France politiquement islamisée, pour conserver la sécurité de l’emploi et ses avantages acquis.
François a quelque chose d’un clown triste qui s’offre quelques tours de piste anarchiques et dérisoires. Les derniers mots du roman « Je n’aurais rien à regretter », conclut avec une logique implacable, la farce tragique d’une trajectoire humaine qui ressemble à un suicide progressif.
Dans l’impossibilité de rencontrer ou d’approcher quelque peu l’Absolu dans des itinéraires humains, des carrières intellectuelles, des rencontres humaines, et d’en être éblouis et stimulés, François l’angoissé, s’épuise en expériences décevantes. Il a quelque chose de l’éternel adolescent éperdu d’exigences pour les autres, mais incapable de trouver en lui-même assez de raisons de croire en lui et en l’humanité.
Inutile de lui demander s’il croit en Dieu, qu’il a pourtant tenté d’approcher dans des monastères comme Ligugé ou à Rocamadour, il se dit avoir toujours été insensible à cette dimension de l’existence. Singer sa conversion à l’Islam pour garder ses avantages de professeur, sera le dernier tour de magie de ce clown qui peut encore nous émoustiller par quelques électrochocs mais guère plus.
F. Gilles Rivière Capucin – Blois le 25 janvier 2015