Discours du frère ministre général, Mauro Jöhri, aux provinciaux d’Europe


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Discours du frère ministre général, Mauro Jöhri, aux frères ministres provinciaux des circonscriptions d’Europe, à Fatima, le 2 décembre 2014

Chers confrères ministres provinciaux et custodes, nous vous avons convoqués ici à Fatima pour réfléchir avec vous et comprendre comment vivre de manière responsable et dans la joie le charisme que nous avons reçu de saint François à travers la réforme capucine, sur le continent européen. Je suis conscient que vous faites déjà beaucoup pour renouveler notre témoignage de vie et que vous le faites dans des conditions toujours plus difficiles, et cela en raison du manque persistant de vocations, de la moyenne d’âge qui avance inexorablement, des maisons que vous êtes obligés de quitter. Notre réunion nous permettra d’avoir un regard d’ensemble sur notre continent. Je pense que vos rencontres au sein des Conférences vous permettent déjà d’échanger sur la façon dont vous agissez et sur les perspectives communes, mais cette fois nous voulons cibler tout le continent européen et chercher ensemble des chemins à parcourir avec la participation de tous.

Il nous faut faire cela, car si nous considérons le continent européen du point de vue de nos présences et de sa capacité à attirer et à accompagner de nouvelles vocations à notre vie, nous nous rendons compte que tout est devenu beaucoup plus difficile que par le passé. Au nom d’une solidarité fraternelle entre nous, sachant que la réforme capucine est née en Europe il y a un peu moins de 500 ans et que sur ce continent elle s’est rapidement développée jusqu’à atteindre plus de 30 000 frères au XVIIIe siècle, il me semble juste de nous retrouver ensemble dans ce lieu marial pour parler de ce qui nous inquiète mais aussi et non moins de nos rêves et comment les réaliser.

Je désire aussi adresser un salut fraternel aux Présidents des différentes conférences de l’Ordre, en particulier à ceux qui viennent de plus loin. Votre présence est précieuse, car en tant que membres d’un même Ordre il est important que nous prenions tous conscience de ce que notre Ordre vit en ce moment, dans une région précise qu’est le continent européen. Mais encore, vous pourrez nous aider en proposant des solutions visant à revitaliser notre vie ici en Europe. Merci d’être venus et merci pour ce que vous nous donnerez.

CENOC [1] et CIC [2]

La vie de nombreuses provinces européennes – je pense en particulier à celles de la CENOC et de la CIC – a été marquée au cours des dernières décennies par le laborieux processus de réduction de nos présences. Nous avons fermé et laissé des lieux où nous étions présents depuis plus de 400 ans et ce processus ne donne aucun signe d’arrêt. Le manque endémique de nouvelles vocations – cela dure depuis plusieurs décennies – a entraîné un fort vieillissement dans nos rangs. Il est devenu très difficile de trouver quelqu’un qui puisse être gardien et les forces actives dans la pastorale et dans d’autres domaines ont disparu. L’engagement à fournir à nos confrères âgés et malades des lieux qui leur permettent de passer une vieillesse sereine et de recevoir les soins nécessaires a exigé un effort considérable, et nous savons que cela continuera encore pendant longtemps. L’attention prêtée aux frères âgés qui ont besoin de soins représente certainement un aspect de notre témoignage qui est beau et lumineux. De plus il nous est pratiquement impossible d’envoyer de nouveaux frères en mission. En revanche, nous avons commencé à accueillir des frères provenant de zones de l’Ordre où le nombre des vocations augmente continuellement.

Du point de vue numérique la CENOC comptait 1132 frères en l’an 2000, et aujourd’hui ils sont encore 855, avec une diminution de 277 unités. 5 provinces ont une moyenne d’âge supérieure à 70 ans, qui est très proche des 80 ans (79,27) pour les Pays-Bas. Et la CIC est passée de 539 frères en 2000 à 359 actuellement, avec donc une diminution de 180. La province d’Espagne a une moyenne d’âge supérieure à 70 ans (73,60), très proche de celle de Catalogne (69,35).

CIMPCAP

L’Italie mérite d’être mentionnée séparément, parce qu’il y a des circonscriptions qui continuent à avoir un bon nombre de vocations et se tournent vers l’avenir avec confiance. D’autres, en revanche, font l’expérience de la fatigue due au vieillissement et sont aux prises avec le difficile processus de réduction des présences. Ce que vivent ces dernières est donc tout à fait comparable à ce que vivent les frères des deux conférences mentionnées précédemment. En Italie des processus de collaboration entre les différents groupes de provinces tant pour la formation initiale que pour la formation permanente sont en cours. Ils sont très prometteurs, car ils permettent aux jeunes qui embrassent notre vie de parcourir les étapes de la formation en compagnie d’autres jeunes et d’avoir un groupe de formateurs bien formés. De plus dans le cadre de la formation permanente les frères disposent d’une vaste gamme de propositions leur permettant de nourrir et d’enrichir leur vie de consacrés. Je suis sûr qu’au fil du temps, de ces collaborations naîtront aussi de nouvelles formes d’agrégations entre les provinces de la péninsule.

Du point de vue numérique, sans mentionner les membres des Custodies provinciales d’Afrique, la CIMPCAP en l’an 2000 comptait 2607 frères et ils sont actuellement 2027, avec une diminution de 580. La plupart des provinces italiennes ont un âge moyen de plus de 60 ans, 4 d’entre elles ont une moyenne d’âge comprise entre 50 et 60 ans.

CECOC

Le cadre que j’ai cherché à illustrer jusqu’à présent ne nous touche pas tous de façon égale. Les pays d’Europe centre-orientale profitent d’une situation qui continue à être confortable et pleine de promesses. Particulièrement les deux provinces polonaises, qui ont répondu aux besoins de certaines provinces européennes et continuent à soutenir le travail missionnaire au Gabon, au Tchad et en République Centrafricaine. Le nombre de frères, du début du siècle jusqu’à nos jours, est demeuré à peu près constant. Cependant, nous constatons qu’il n’y a plus de forte croissance numérique. Vous nous direz vous-mêmes, chers frères de la CECOC, comment vont les choses dans votre conférence, vous nous parlerez des joies et des fatigues, qui accompagnent providentiellement chaque chemin.

Les frères de la CECOC étaient 783 en 2000 et ils sont aujourd’hui 759, avec une diminution qui est égale à 24. La province ayant la moyenne d’âge la plus élevée est celle de Slovénie (56,7 ans), alors que la plus jeune est celle de Roumanie (34,89 ans).

Destinés à disparaître ?

Pour un bon nombre de provinces, si la tendance devait rester celle que nous connaissons depuis des années, et je ne pense pas qu’il y ait des signes d’un changement à l’horizon, la perspective à moyen terme est la disparition. Je ne pense pas que soit arrivé le moment de déposer les armes et de se résigner à un processus lent mais irréversible de mort. Nous sommes appelés à considérer cela avec un sain réalisme mais également avec un nouveau regard, un regard de foi. Le Seigneur nous a appelés à vivre notre consécration aujourd’hui, à la fin du second millénaire et au début du troisième. Ce qui veut dire que nous sommes appelés à témoigner notre charisme aujourd’hui, et à le donner à tout le monde. Il ne s’agit donc pas de vouloir inverser la tendance, cela voudrait dire que la nostalgie nous pousse à être nombreux et influents tels que nous l’étions autrefois. Au cours de ces cinquante dernières années, nos sociétés et la vie même de nos églises locales ont changé radicalement. Nous sommes entrés dans l’ère du postmoderne et du numérique et nous avons définitivement abandonné ce qui est communément appelé le « régime du christianisme ». Déjà en 1969, le cardinal Ratzinger, affirmait que l’Église vivait une crise profonde, et qu’elle deviendrait si petite qu’elle serait incapable d’habiter les édifices qu’elle a construit au temps de la prospérité. De plus, la diminution de ses fidèles entrainerait la perte d’une grande partie de ses privilèges sociaux. La fermeture de tant d’églises et la recherche d’une nouvelle destination d’usage préoccupe de nombreux évêques européens. Je constate que ce même phénomène est aussi dramatiquement présent au Québec.

Une religion sans Dieu

La sécularisation n’a certainement pas fait disparaître la religiosité et la recherche spirituelle d’une grande partie de la population, mais les recherches mènent à d’autres horizons qui ne sont pas nécessairement ceux proposés par nos Églises. La conviction que la religion peut très bien se passer de Dieu, mieux encore, que la religion est plus profonde que Dieu est en train de s’enraciner. C’est ce qui est théorisé par le philosophe américain Ronald Dworkin dans son livre Religion without God (2013). Dans ce cas, c’est le sentiment religieux qui prévaut sur tout et il n’y a pas de paramètres objectifs qui se réfèrent à une tradition pluriséculaire ayant en amont une révélation. Jésus demeure un sujet intéressant et brillant à certains égards, mais il n’est pas la Parole par excellence, la pierre angulaire de tout ce qui a été transmis. Dans ce cas, la bonne nouvelle à proclamer c’est que l’athéisme est source de liberté et qu’il permet enfin de voir et de profiter de la beauté de la vie. Nous sommes bien au-delà du slogan à la mode il y a quelques années : "Le Christ oui, l’Église non !" Aujourd’hui le slogan va décidément vers l’affirmation : "Religion oui, Dieu non !"

Un don pour le peuple de Dieu

Mais encore une fois, ce qui importe surtout c’est l’esprit avec lequel nous entendons vivre ce moment. Nous continuons à croire que la vie consacrée, donc notre vie de capucins aussi, est un don pour le peuple de Dieu en chemin (Pape François) ! Nous devons crier au monde que Dieu nous aime, que la vie est belle et digne d’être vécue pleinement, du début à la fin. Les difficultés ne manquent certainement pas, mais elles font partie de la vie de tout le monde. Elles nous font grandir, à condition que nous décidions de les transformer en opportunités. D’ailleurs nous ne pouvons pas être déprimés, découragés, désespérés, parce que nous vivons dans la certitude qui vient d’une promesse : "Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde." (Mt 28, 20) Au contraire, nous sommes appelés à contaminer les autres avec la joie, à être optimistes parce que nous annonçons la vie, l’explosion de la vie, celle du Christ ressuscité : "Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre." (Ac 1, 8). Nous sommes appelés à vivre cela alors que nous diminuons fortement en nombre et que nous n’avons que très peu de vocations. Un observateur attentif de la nature sait que les couleurs du crépuscule ne sont pas moins belles que celles de l’aube. Pensons aussi sereinement à la possible disparition des Capucins de certaines régions du monde, sachant que la possibilité de son extinction n’est pas un blasphème. Nous aimons notre Province avec notre charisme et nous vivons afin qu’il soit connu et apprécié. L’idée de mourir en tant que personne ou en tant que province ne nous préoccupe pas. Mais nous devons avoir à cœur de bien mourir, debout, laissant derrière nous une trainée lumineuse.

Anticiper l’aurore

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Étant plus de dix mille frères capucins dans le monde, nous avons certainement la possibilité de nouvelles expériences afin de continuer à garantir la présence de notre charisme dans ces terres de l’Europe où la présence des Capucins est menacée de mort. Roger Schutz, le fondateur de la communauté monastique de Taizé, aimait à dire que le rôle de la vie religieuse est celui d’anticiper l’aurore. Aujourd’hui être prophètes, cela signifie créer des fraternités internationales ou interculturelles qui pratiquent la mondialisation avec la présence de blancs, de noirs et de jaunes. Il ne sera pas toujours facile d’intégrer des cultures différentes, mais ce qui nous unit, la foi et le charisme, est beaucoup plus fort que ce qui nous distingue.

Des personnes touchées par Dieu

Ces fraternités sont appelées à vivre dans des sociétés qui connaissent une véritable éclipse de Dieu. Nous avons souvent sur les lèvres le nom de Dieu, nous parlons de Lui de façon appropriée et de façon inappropriée, et nous avons des difficultés à réaliser qu’autour de nous, un vide se crée. Nombreux sont ceux qui de nos jours ne sont plus en mesure de saisir à qui se réfère ce nom (Dieu) et donc pour eux il reste vide de sens. Il semble utile de citer le pape Benoît qui affirmait en 2005 : "Ce sont des hommes et des femmes qui, à travers une foi éclairée et vécue, rendent Dieu crédible en ce monde. Des femmes et des hommes qui fixent leurs regards droit vers Dieu, en y apprenant la véritable humanité, ce n’est que par le biais d’hommes touchés par Dieu que Dieu peut revenir parmi les hommes." Indirectement le pape Ratzinger affirme que Dieu a besoin de tels hommes et de telles femmes pour revenir parmi les hommes. Et cela me rappelle l’intuition très fine et extrêmement perspicace d’Etty Hillesum, qui promettait à Dieu de lui réserver une petite place dans son cœur. Confrontée à l’avancée de l’horreur nazie, elle écrivait en 1942 : "Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire, ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mêmes. C’est tout ce qu’il est possible de sauver en cette époque et c’est la seule chose qui compte, un peu de toi en nous, mon Dieu."

"Tu es Saint, toi qui habites au milieu des louanges d’Israël"

La question qui se pose aujourd’hui, est de savoir si nous voulons nous aussi nous engager de façon renouvelée à maintenir vivante cette place pour Dieu dans notre façon d’être, de vivre et de prier. Dernièrement, au cours du Synode, j’ai été très frappé par le quatrième verset du psaume 22, dans sa version latine : Tu autem sanctus es, qui habitas in laudibus Israel. Je ne crois pas que la traduction italienne officielle et d’autres respectent pleinement ce qui semblerait être la traduction littérale du texte hébreu. En fait, c’est une chose de dire : "Toi qui habites au milieu des louanges d’Israël" ou bien "Tu sièges au milieu des louanges d’Israël". "Tu habites au milieu des louanges d’Israël" ouvre une perspective de grande responsabilité et de beauté pour chacun de nous. D’une certaine manière, et autant que cela puisse sembler paradoxal, prononcer le nom de Dieu en le louant, cela veut dire le rejoindre mais aussi le faire vivre, vibrer, apparaitre. N’existe pas seulement le pouvoir que Dieu exerce sur nous, mais aussi un pouvoir que nous exerçons à son égard. Littéralement, cela veut dire que Dieu dépend de nous. Selon le pape Benoît, son retour au milieu des hommes dépendra de personnes qui se sont laissé toucher par Lui. Dans ce sens, l’appel que François adresse à tous ceux qui écoutent le cantique : "Louez et bénissez mon Seigneur rendez-lui grâce et servez-le, en toute humilité" se fait plus lumineux et urgent. François a saisit ici la primauté de la louange, celle que Paul Beauchamp appelle la grammaire élémentaire de la prière et qui a pour première règle : "La louange est le début et la fin de chaque prière. La seconde est que la louange et la supplication sont les deux éléments qui sont suffisants pour décrire la totalité de la prière."

La tension vers Dieu

Rino Cozza affirme dans son livre sur les Nouveaux horizons pour la vie religieuse : "La difficulté actuelle de la vie religieuse est surtout une difficulté à répondre à la question sur Dieu... Le point de départ qui est aussi le point d’arrivée, c’est d’être reconnus non pas par le nombre de prières mais pour l’expérience de la prière." Saint François dans sa Règle invite ses frères à "posséder l’Esprit du Seigneur et son action sainte". Et nos Constitutions (45,8) affirment : "Désirant plus que tout l’Esprit du Seigneur et son action sainte et priant toujours Dieu d’un cœur pur, nous donnerons aux hommes le témoignage d’une véritable prière, qui leur fera découvrir et percevoir sur notre visage et dans la vie de nos fraternités, la bonté et la bienveillance de Dieu présent dans le monde." Il s’agit d’une très belle exhortation, à laquelle je me permets d’associer une autre affirmation faite par Cozza : "La vie religieuse a perdu la capacité de donner un sens à sa présence dans le monde, qui devrait être principalement celle de rendre crédible que l’homme est capable de Dieu." Quand vient à manquer la tension vers Dieu, tout s’aplatit ! Étant nous aussi des fils de notre temps, il est plus que possible que nous ne nous rendions pas suffisamment compte des transformations actuelles. Je pense en particulier au passage d’un régime du christianisme, où les références à Dieu étaient fréquentes et omniprésentes et, pour cette raison, elles risquaient de devenir obsolètes, à un monde qui tout simplement l’ignore. Tout cela n’est pas sans conséquences. Nous vivons ainsi à une époque où le nombre de personnes vivant sans référence à Dieu ou ne le connaissant pas du tout augmente. Il se peut que cela nous ait pris au dépourvu. Par conséquent nous finissons par déplorer cet état de fait, sans nous rendre compte que nos contemporains ont besoin d’autre chose : de personnes qui les aident à désirer Sa présence, à s’approcher de Lui et à s’en laisser approcher. Je crois que de nos jours ceux qui parlent de Lui, qui chantent pour Lui, qui L’attendent passionnément sont plus nécessaires que ceux qui le prêchent.

Témoins de la primauté de Dieu

François s’est d’abord laissé évangéliser profondément et cela l’a porté à avoir une conscience aiguë de la grandeur et de la bonté de Dieu : "Tu es le bien, tout le bien, le souverain bien !" Son amour pour chaque créature naît de la conviction profonde que toute chose, animée ou inanimée, a son origine en Dieu. Tout nous a été donné par Lui et doit être accueilli avec soin et grande reconnaissance. Ce dont nous avons le plus grand besoin aujourd’hui en Europe, ce sont des fraternités qui vivent et qui témoignent de la primauté de Dieu dans nos vies. Des fraternités qui lui permettent d’habiter leurs louanges : "À Toi les louanges, la gloire, l’honneur et toutes bénédictions !"

Notre méthode d’évangélisation

En ce sens, je pense qu’il s’agit d’inscrire tout objectif de renouveau dans le processus de la nouvelle évangélisation, dans lequel la proposition positive et non la condamnation aura la primauté. Nous devons le faire ensemble. Il faut des frères qui n’aient pas peur d’entreprendre quelque chose de nouveau, qui sachent abandonner les certitudes du passé pour sortir des sentiers battus, pour ouvrir de nouvelles voies. J’accepte les paroisses et les activités de type traditionnel, mais nous avons aujourd’hui un plus grand besoin d’autre chose : des fraternités qui témoignent simplement de la beauté qu’il y a à demeurer devant Dieu pour le louer et le servir et qui n’aient pas peur d’aller vers les pauvres et les marginalisés de notre société d’abondance. Si au contraire nous avons l’intention de nous concentrer principalement sur les activités pastorales traditionnelles, nous risquons de nous enfermer dans un ghetto et de ne servir que ceux qui y sont restés. Dans la parabole de la brebis égarée Jésus ne nous invite pas à nous asseoir en attendant son retour, mais il nous invite à nous mettre à la recherche de cette brebis égarée, à devenir actifs. Nous pouvons dire la même chose en ce qui concerne la monnaie perdue : la femme allume la lampe, balaie la maison et cherche avec soin, jusqu’à ce qu’elle la retrouve. (Lc 15)

La collaboration fraternelle entre les circonscriptions

Avant même d’avoir entendu les témoignages sur la façon de vivre la dimension internationale des sœurs franciscaines missionnaires de Marie, des frères franciscains de Palestrina et de nos frères capucins de Clermont-Ferrand, il est temps d’entrer plus en détail dans cette proposition et de commencer à en préciser les contours. Depuis plusieurs années, nous avons commencé ce que nous appelions "la solidarité en personnel" et que le chapitre général célébré il y a deux ans, a préféré appeler "collaboration fraternelle entre les circonscriptions". Plusieurs circonscriptions, spécialement au sein de la CENOC, expérimentent cette réalité : je pense en particulier à l’Autriche, la Suisse, l’Allemagne, la France, la Belgique et l’Angleterre. Même au sein de la CIMPCAP il y a des débuts de collaboration dans ce sens. Comment se porte cette expérience ? Assez bien, mais il est évident que l’on rencontre des difficultés, principalement en raison des différences dans les mentalité et les pratiques pastorales. Il faut bien reconnaître que bien souvent les attentes de ceux qui arrivent en Europe pour s’insérer dans de nouvelles réalités sont le plus souvent différentes des attentes des frères qui les accueillent. Il ne faut pas non plus sous-estimer le conflit générationnel, car celui qui accueille est bien souvent âgé, alors que celui qui arrive chez nous d’autres continents est très jeune. Des frères qui viennent d’ailleurs, on exige qu’ils apprennent bien une nouvelle langue, qu’ils se familiarisent avec la nouvelle mentalité mais aussi avec des manières différentes de vivre notre vie capucine et de conduire la pastorale. Habituellement nous sommes beaucoup plus exigeants avec ceux qui viennent d’ailleurs, à qui on demande un bon esprit d’adaptation, qu’avec ceux qui les accueillent, à qui on ne demande pas le même effort. Nous avons dit souvent que les frères venus en Europe dans le cadre de la collaboration fraternelle ne devraient pas être considérés comme des bouche-trous. Cela est certainement vrai, mais pas toujours interprété correctement. Derrière cette conviction se cache le désir que ces frères soient capables de proposer et de promouvoir de nouveaux projets, des projets que nous-mêmes nous n’avons pas été capables de formuler et encore moins de réaliser. Il semble naturel que dans un premier temps, après avoir appris suffisamment la langue, ces frères soient insérés dans une forme plutôt traditionnelle de travail pastoral comme la célébration des sacrements, la pastorale des malades et d’autres milieux. Et il me semble aussi souhaitable que, selon les besoins, ils prennent soin des fidèles provenant de leur pays d’origine, qui ne sont pas l’objet d’une attention suffisante de la part des églises locales. Cependant, nos frères venus de l’extérieur se rendent compte assez rapidement que la pastorale appliquée dans leurs pays d’origine ne suscite pas la même réponse dans le milieu dans lequel ils sont appelés à travailler aujourd’hui. Il reste certainement beaucoup à faire afin parvenir à une meilleure intégration mutuelle, et pourtant je dirais que ces premières tentatives sont remplies d’espérance.

La demande de prise en charge de paroisses

Face aux difficultés rencontrées jusqu’à présent dans le cadre de la collaboration entre les circonscriptions et afin de trouver de nouvelles façons de rendre les circonscriptions financièrement indépendantes, des demandes à prendre en charge des paroisses en Europe sont venues de plusieurs régions et surtout d’Inde et de Madagascar. Jusqu’à présent, ma réponse et celle du Conseil général a été négative, mais nous sommes pleinement conscients que nous sommes appelés à trouver des solutions qui permettront à nos frères indiens ou malgaches de faire cette expérience qui a besoin d’un cadre juridique partagé par toutes les parties intéressées, en particulier par les circonscriptions sur le territoire desquelles s’établiraient ces frères. Il s’agit concrètement de savoir si nous voulons les intégrer dans le contexte de la "collaboration fraternelle entre les circonscriptions" ou bien s’il faut les considérer comme constituant des maisons qui dépendent directement du ministre provincial qui les envoie.
Il me semble intéressant de signaler ici un fait concret. Un frère de la province de Saint-Joseph en Inde a manifesté la disponibilité de sa province à assumer des responsabilités paroissiales aux responsables du diocèse de Fribourg-en-Brisgau au sud de l’Allemagne. Ensuite, une lettre a été envoyée au ministre provincial au nom de l’archevêque, qui affirmait que le diocèse était intéressé au fait qu’un groupe de frères relève l’un des endroits laissés par des capucins ou par d’autres religieux afin d’assurer la continuité de la présence religieuse considérée comme particulièrement importante pour la vie du diocèse. Il semble intéressant de souligner que dans ce cas l’évêque diocésain fait une proposition pour le maintien de la présence de communautés religieuses, pour assurer un type particulier de présence, et ne fait aucune allusion à la prise en charge de la responsabilité d’une ou plusieurs paroisses.

Fraternités interculturelles

En ce qui me concerne, je crois que la collaboration fraternelle entre les circonscriptions doit continuer et se consolider au fil du temps, cependant, je crois aussi que nous sommes appelés à parcourir encore d’autres routes. Il ne suffit pas d’impliquer nos confrères indiens pour insuffler de l’oxygène et un nouvel espoir à la présence capucine en Europe. Je crois au contraire que c’est l’Europe elle-même qui doit se mobiliser. Il est vrai que, même parmi nous, de pays en pays, de province en province, il y a beaucoup de différences. Je crois toutefois, que nous sommes appelés en ce moment à nous concentrer fortement sur un projet commun d’évangélisation qui engage des frères de toutes les circonscriptions européennes outre les frères qui proviennent de continents où les vocations sont nombreuses. Aujourd’hui il est plus facile de motiver un jeune frère italien (mais je pourrais citer aussi d’autres pays) à s’engager dans un projet de nouvelle évangélisation en Europe plutôt que de lui proposer de partir comme missionnaire en Chine ou dans un pays africain. Cette disponibilité doit être pleinement valorisée pour faire quelque chose de nouveau pour l’Europe. Demain nous écouterons ce qui se passe à Clermont-Ferrand et vous entendrez qu’il est possible de vivre ensemble en toute simplicité : des frères français de différents âges avec des frères venant d’Italie. Ces fraternités devront, comme je l’ai dit auparavant, se concentrer sur une vie simple, essentielle et être avant tout des lieux où l’on vit et l’on témoigne la tension vers Dieu simplement et joyeusement. Nous avons besoin de fraternités qui témoignent qu’il est possible de vivre ensemble alors qu’on provient de contextes culturels très différents et je pense que c’est ce dont a un besoin urgent notre Europe. Je dis cela dans le contexte de la croissance de partis xénophobes dans beaucoup de nos pays. Aujourd’hui, nous sommes en mesure de fixer une infinité d’informations sur une puce microscopique, mais nous ne sommes pas capables d’assurer la paix et la justice pour tous et partout. Ceci doit nous mobiliser pour témoigner au nom de Jésus-Christ et de saint François d’Assise que cela est possible avant tout entre nous mais aussi dans les milieux où nous vivons.

Conditions préalables

Afin de réaliser un tel projet d’évangélisation, des conditions fondamentales doivent être remplies :
1. Le premier principe est celui du sens de la responsabilité fraternelle de tous envers tous qui doit nous animer en tant que capucins.
2. Nous avons besoin de circonscriptions qui soient prêtes à accepter ce type de projet avec une adhésion convaincue. Elles devraient nous indiquer les endroits où ces fraternités pourraient s’installer, si possible au cœur des villes.
3. La disponibilité à dépasser le provincialisme est exigée de tous, afin d’adopter une vision plus ample, bien conscients que nous sommes tous appelés à contribuer à la réalisation de ce projet d’évangélisation en tant que capucins.
4. En outre, la mise en œuvre de ce projet dépendra de la capacité de renonciation de chacun. Cette renonciation qui devra se traduire pratiquement par l’accélération des processus de réduction des présences au sein des différentes circonscriptions.
5. Afin de permettre que naisse quelque chose de nouveau, il faudra se disposer à mourir quelque part comme province car il ne s’agit plus de sauver des institutions, mais de recommencer, sans pour cela entrer en concurrence avec ce qui existe encore.
6. Préparons-nous à mettre à disposition les frères les meilleurs, des personnes capables de vivre des relations adultes et qui ne craignent pas de s’engager dans un projet exigeant.
7. Prévoyons encore, si nécessaire, un statut particulier pour ces fraternités, qui les rendra directement dépendantes du ministre général et de son conseil.
8. Créons une équipe qui accompagne ces fraternités et qui les mette en relation étroite entre elles.
9. Prévoyons de plus de nouveaux itinéraires de formation pour ceux qui demanderont d’embrasser notre vie après leur rencontre avec ces fraternités.

Conclusion

Le moment d’oser quelque chose de nouveau et de nous mettre en route avec confiance est arrivé. Je suis content de vous dire que la journée de demain sera consacrée à faire connaissance avec les projets qui vont déjà dans cette direction. Nous aurons aussi l’occasion d’approfondir la question de la sécularisation qui marque fortement le continent européen. Peut-être nous sentons-nous comme les trois pastoureaux de Fatima au moment où lui apparut la Vierge Marie pour leur confier une mission. Ils ont dû avoir peur, et pourtant ils se sont laissés faire et si nous sommes ici, c’est en premier lieu grâce à leur courage.
C’est l’icône de la jeune femme de Nazareth qui doit nous inspirer. Quant elle apprit de l’Ange Gabriel que sa cousine Élisabeth, avait conçu un fils dans sa vieillesse, elle se leva et alla en hâte vers la région montagneuse, dans une ville de Juda pour rester avec elle pendant environ trois mois. En ce qui nous concerne, il s’agira de partir avec le même enthousiasme et notre séjour continuera certainement bien au-delà de trois mois !

Fatima, 02 décembre 2014
Fr. Mauro Jöhri,
Ministre général ofmcap

Notes

[1Provinces d’Autriche, Suisse, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, France, Grande-Bretagne et Irlande

[2Provinces d’Espagne et du Portugal