"Le Paradis", d’Alain Cavalier


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Ceux qui ont suivi la carrière du cinéaste atypique Alain Cavalier ne sont pas totalement surpris par son dernier film : « Le Paradis ». Dans la forme comme dans le fond, Alain Cavalier ne fait jamais comme tout le monde et reste inclassable. On s’attendait à le voir traiter un sujet aussi « bateau » avec une écriture cinématographique très personnelle, léchée et minutieuse, échappant aux multiples pièges du genre, comme la mièvrerie ou une projection décalée et pseudo-mystique de ses envies.
Alain Cavalier se tient au bord de tous les excès. Je ne parle pas de son minimalisme dans le choix de matériaux à hauteur d’enfance : oiseau mort et petits jouets, ni de sa sélection de jeunes acteurs amateurs, choisis au hasard de ses rencontres sur les lieux lilliputiens du tournage. Il est fidèle à ses économies de moyen : une petite caméra HD et un décor naturel : tout cela fait partie de ses choix et de son approche du réel. Nous sommes habitués à sa manière de prendre la vie au microscope et au scalpel. Il y met une tendresse et une douceur quelque peu maniaque, mais qui sied bien à son sujet et à la nostalgie de ses rares expériences de joie paroxystique : une première communion et une première union sexuelle. Il garde de ces moments d’émotion incomparable, qu’il appelle ses deux mini-dépressions de bonheur, une vive mémoire sur laquelle il fonde ce qu’il entend par « le paradis ». L’affiche du film représentant un chat noir arrivant de la gauche au centre de l’image est indicatrice du doigté du cinéaste et de la difficulté de son propos. Il s’y aventure avec la souplesse et le plaisir d’un chat qui se permet beaucoup de choses mais n’abîme rien de ce qu’il effleure en passant.
Sa voix de rêveur éveillé émerveillé accompagne durant une heure dix, le développement d’un conte sur le paradis qui prend forme et figure dans la lumière naturelle des quatre saisons. Arbre en bordure d’un talus ou intérieur dépouillé d’une maison, sont les sources libres d’une tranquille improvisation à l’aide d’une petite caméra HD et des personnages d’une innocence et d’une sensualité virginale digne d’un paradis imaginaire, pour animer le conte. Le puzzle du conte se construit au rythme d’un temps élastique dans la densité d’un silence prégnant.
Voilà un Paradis qui se lit dans les limites d’une expérience personnelle, à raz de terre, même si les grands mythes de l’humanité sont convoqués, comme l’Odyssée et la Bible. L’horizon ne s’élève pas au-delà du chant de la terre et de ses trajectoires de mort et de vie. Pourtant Cavalier ne cesse de proclamer un grand merci à la vie et une gratitude émerveillée pour les petites et les grandes beautés de l’existence : Il faut savoir les goûter et les savourer : « Carpe Diem » ! nous dit-il. On se prend à penser que le cinéaste nous délivre comme son testament d’octogénaire, caméra au poing. Il fait émerger de sa quête de bonheur une tranquillité d’âme qui voudrait nous persuader de son renoncement résigné et réfléchi quant à savoir s’il y a une autre vie par-delà la mort. Pour un homme longtemps travaillé par le doute, il se fait à l’idée que la vie terrestre est déjà un beau cadeau et qu’il n’exige rien de plus. C’est son droit absolu et je crois en l’honnêteté de sa recherche humaine et philosophique.
Pourtant, j’ai cru discerner comme une pirouette au détour de son récit sur la mort du Christ, quand, quittant le texte exact des Évangiles, il prétend que le Christ descendu de la croix, fait un clin d’œil à l’apôtre Jean pour le rassurer sur le fait qu’il n’est pas vraiment mort et qu’il le retrouvera prochainement. Dans ma foi de chrétien, j’avoue avoir été déçu et choqué de cette liberté d’interprétation des Écritures. Elle me paraît totalement gratuite et vient trahir singulièrement la rigueur de ses citations antérieures de la Bible. Nous fait-il ou se fait-il un croche-pied, au moment précis où il faudrait dire sa foi en la résurrection du Christ ou rester dans l’en deçà attentiste de beaucoup dans notre société ?
Alain Cavalier, selon la retenue habituelle et l’humilité dans son approche du réel, respectant infiniment les personnes, les animaux et les objets, est un chercheur passionné de bonheur. Mais il se refuse à rouvrir une porte qui lui a été présentée durant son enfance : celle de la foi chrétienne. Sans doute a-t-il été peu convaincu par le témoignage des Chrétiens et de l’Eglise ?
Pourtant la face du Christ outragé d’un Georges Rouault demeure comme une énigme silencieuse devant qui cherche la Vérité et le Sens de la vie. Peut-être que « la troisième mini-dépression de bonheur » qu’Alain Cavalier dit attendre, sera celle d’un paradis plus vrai que nature, à la mesure sans mesure de Celui qui vient d’En-Haut.

Frère Gilles Rivière ofmcap. Blois