Les Capucins quittent Montpellier


Première présence franciscaine

Au 13e siècle, Montpellier est une petite ville. Les maisons sont groupées sur la colline formant les deux bourgs de Montpellier et Montpellieret. « L’écusson » est entouré de fortes murailles. On est en pleine guerre : le nord contre le sud, les catholiques contre les Albigeois, les Cathares. Les villes voisines sont mises à feu et à sang : Nîmes, Béziers… Montpellier semble épargnée. Les écoles de droit et de médecine se développent.
La tradition – pas prouvée – dit qu’en 1213, François d’Assise passe par Montpellier, au retour d’un voyage en Espagne d’où il voulait rejoindre le Maroc ; son expédition a échoué. Il vient de fonder l’ordre des Frères Mineurs.
Quelques années auparavant, à Assise, secoué par l’Esprit il avait décidé d’abandonner sa vie de jeune commerçant ordinaire pour suivre les traces du Christ, humble et pauvre, proclamant la paix par la parole et surtout par l’exemple d’une vie évangélique de pauvreté. Des frères l’ont rejoint en grand nombre. A la différence des monastères retirés du monde, ils habitent dans les villes naissantes du Moyen Age. Leur style de pauvreté les rend proches du peuple.

JPEG - 38.5 ko
Saint Antoine prêchant aux poissons (Antonio Vieira)

Les premiers Frères Mineurs arrivent à Montpellier en 1220. On leur loue un emplacement hors des remparts dans le faubourg de Lattes qui est alors le port fluvial de Montpellier. On les trouve (entre la gare d’aujourd’hui et la Comédie) dans un couvent où résida pendant deux ans un frère très célèbre puisqu’il s’agit d’Antoine de Lisbonne dit aussi Antoine de Padoue. C’est un intellectuel qui donne des cours. C’est à Montpellier que lui arrive une aventure qui fait de lui le saint qu’on invoque pour retrouver les objets perdus. Un matin, il s’aperçoit, au moment de donner son cours à ses étudiants, qu’il a perdu son livre. Les livres en parchemin sont chers à cette époque. Un étudiant s’est enfui avec le livre d’Antoine. Saint Antoine se met en prière et le voleur repenti rapporte le livre. Les chroniques rapportent encore bien d’autres miracles…
Saint Roch tenant son bourdon et montrant sa plaieJe ne fais aussi que mentionner saint Roch à Montpellier, une belle figure des « tertiaires » franciscains, ces laïcs qui décident de vivre la spiritualité franciscaine, le tiers ordre… le premier ordre étant celui des frères, le second, celui des Clarisses contemplatives que François fonde avec sainte Claire et le troisième étant le regroupement de laïcs. Saint Roch se consacre aux soins des pestiférés et en mourut.

JPEG - 19.7 ko
Raymond Lulle

Un autre franciscain célèbre a résidé à Montpellier au 14e siècle. Nous l’aimons beaucoup et nous avons donné son nom à notre fraternité ;Ramon Lull (Raymond Lulle) fut un des plus grands génies du Moyen Age. Né à Majorque (Montpellier fait alors partie du royaume de Majorque et sera vendu au roi de France en 1349) marié, riche, il quitte tout pour suivre Jésus. Il apprend l’arabe pour pouvoir dialoguer avec les Musulmans et devient un grand spécialiste de l’Islam. Il va trouver le pape pour demander que l’arabe soit enseigné dans les facultés de théologie, seul moyen, dit-il, de dialoguer avec les Musulmans. Il va plusieurs fois en Algérie. Un jour, ça finit mal, il est lapidé à Bejaia ( Bougie) et revient mourir dans son île natale des Baléares.

Les Capucins

On avance dans l’histoire. L’ordre fondé par saint François a déjà de nombreuses réformes, l’Observance, les frères de l’Observance, les Récollets… et vers 1525, une nouvelle réforme commence en Italie. Comme les autres, des frères veulent revenir à l’idéal primitif de saint François, être plus près des pauvres et pratiquer une prière contemplative. Ils voulaient se retirer dans les montagnes mais la peste qui, à cette époque, ravageait le pays, les rapproche des villes où ils soignent les malades et enterrent les morts. On les appelle les Capucins, parce qu’ils portent un capuchon.
C’est en 1609 qu’ils débarquent à Montpellier. L’époque est troublée. Les protestants règnent sur la ville. L’évêque accueille deux frères chez lui mais, avertis de leur présence, les Réformés envoient dire à l’évêque qu’ils ne veulent pas de ces nouveaux religieux qui ont déjà la réputation de prêcher contre la Réforme. L’évêque n’en tient pas compte et les installe près de l’église saint Pierre. L’année suivante, c’est l’assassinat d’Henri IV, les protestants prennent le pouvoir à Montpellier et expulsent les Capucins. Leur maison est pillée et ils doivent partir. En 1622, c’est le siège de Montpellier par l’armée du roi qui entre dans la ville et y réinstalle les Capucins.
1629, 1630… deux années de peste sur la ville
La maison des Capucins est alors près de ce qui est aujourd’hui la préfecture, à la place du marché aux fleurs.Sur la plaque fixée sur le mur de la préfecture indiquant le nom de cette place, vous pouvez lire encore aujourd’hui, « plan das Capochins » et le restaurant à côté de la poste s’appelait encore jusqu’à il y a deux ou trois ans « Aux Capucins ».
Au 17e siècle, il y avait 423 couvents de Capucins en France
Sur Montpellier les Frères Mineurs étaient représentés par trois maisons, une de l’Observance, une des Récollets (leur maison deviendra le grand séminaire puis les archives départementales) et les Capucins.
En 1791, les Capucins sont, de nouveau, expulsés des neuf maisons qu’ils avaient dans l’Hérault : Montpellier, Béziers, Agde, Pézenas, Frontignan, Ganges, Servian et Lunel. Les rescapés se réunissent au Grau d’Agde mais sont expulsés l’année suivante.

Les années passent… Le retour des Capucins en France prit du temps. Il fut réalisé d’une part, grâce à la persévérance des survivants, d’autre part, à cause du souci du gouvernement français de garder des liens privilégiés avec le Proche Orient sous domination turque. Le couvent de Crest épargné par la révolution fut autorisé en 1820 à ouvrir un noviciat. Peu à peu, ils recommencent leurs activités. Les difficultés sont nombreuses pour l’ensemble des religieux, puisqu’ils sont expulsés en 1880 et de nouveau en 1903. Les Capucins du sud de la France iront au Liban, au Québec ou en Espagne… et ne reviendront en France qu’après la guerre de 1914-1918
Montpellier a beaucoup changé. En 1896 on y prêche une mission animée par le père Marie Antoine de Lavaur, le saint de Toulouse.

L’époque contemporaine

On arrive au 20e siècle. Le quartier Saint-Léon est un quartier très populaire, peu chrétien. Le cardinal de Cabrières, célèbre à Montpellier, pense aux fils de saint François pour y être présents. Il y a là une chapelle abandonnée et les Capucins s’y installent. Ils restent là une vingtaine d’années. En 1935 ils construisent un couvent, rue du 81e Régiment d’infanterie. Il est inauguré par le père Aloys. Je cite son nom, car il a fondé une congrégation religieuse féminine et des sœurs franciscaines ici à Montpellier (ancienne sœurs de Lenne) l’ont bien connu.
Cette maison accueille des anciens missionnaires ou des frères à l’étranger qui viennent se reposer pendant leurs congés. Ils arrivent en particulier Éthiopie où ils ont été appelés à la fin du 19e siècle. Là-bas, ils ont eu une grande activité, traduisant l’Écriture sainte et la liturgie dans la langue du pays, venant au secours de peuples pauvres et fondant une léproserie. Un des leurs, Mgr Jarosseau fut nommé évêque de Djibouti et Éthiopie et devint le précepteur du futur empereur Hailé Sélassié.
Les Capucins durent quitter Éthiopie en 1938 quand les Italiens envahirent le pays. Une autre mission les attend ; ils partent vers ce qu’on appelait à l’époque l’Oubangui Chari au centre de l’Afrique, ce qui est devenu le Tchad et la République Centre Africaine. Quelques-uns y sont encore.

Mais en 1982, il faut laisser la maison et quitter de nouveau Montpellier. Pas pour longtemps…

En 1998, les frères décident de revenir. Ce n’est plus de l’histoire. Nous avons vécu cette époque. Montpellier fut choisie car c’est une ville jeune et en expansion, aux carrefours entre l’Est, l’Ouest et le Sud. Les frères viennent pauvrement et s’installent aux Cévennes, au 9e étage d’un grand immeuble. Peu de temps après, on décide que ce lieu sera lieu de formation pour les plus jeunes qui viennent y passer deux années. C’est pour revivre l’expérience de François d’Assise rencontrant le lépreux ; s’immerger parmi une population déshéritée, rencontrer des militants associatifs qui prennent en charge leur quartier, vivre ainsi l’expérience d’une foi dépouillée. L’objectif était bien qu’ils fassent une expérience de la rencontre de Jésus Christ à partir d’une fréquentation des exclus de la société. Merci aux chrétiens des Cévennes qui nous ont aidés à vivre notre vocation.

En 2011, le nouvel évêque de Montpellier nous fait signe : « Il n’y aura plus de prêtres dans un quartier comme La Paillade ; comment y assurer une présence religieuse ? » Nouveau défi… on est peu nombreux et vieillissants. Des frères venus de l’Inde sont venus aider les frères français ; on va essayer.
Cinq ans ont passé. On a fait ce qu’on a pu. Il nous faut de nouveau partir. Et pourtant notre mission était superbe. Que de liens tissés avec la paroisse et les catholiques du quartier, avec les protestants nos voisins, avec les musulmans, avec les associations et tout simplement avec nos voisins travailleurs ou SDF !

Conclusion

Notre histoire a été faite d’arrivées, de départs, de retours… « Que les frères soient des pèlerins et étrangers en ce siècle, servant le Seigneur dans la pauvreté et l’humilité ; qu’ils n’aient pas honte d’aller demander l’aumône. » (2e Règle des frères, chapitre 6)
Et bien ce sera ma conclusion. Nous avons demandé l’aumône et nous avons beaucoup reçu.
Nous avons essayé de partager la lutte des habitants pour l’amélioration de la vie du quartier, pour la paix dans le monde ou l’aide aux pays en voie de développement. C’est en partageant cette vie que nous avons essayé d’être religieux. Et en quittant Montpellier, nous ne pouvons que dire merci à tous ceux qui nous ont accompagnés pendant tant d’années. Ce que nous sommes devenus, c’est grâce à eux. Merci de nous avoir accueillis, de nous avoir aimés, de nous avoir aidés à vivre notre vie de Capucins heureux. En partageant avec vous, depuis tant d’années, vos soucis, vos échecs, vos peines, vos espérances, vos projets, votre amour de la vie, nous avons enrichi notre relation avec Dieu C’est avec vous que nous avons participé à faire vivre l’Église qui est à Montpellier.

Merci au diocèse et aux évêques de nous avoir accueillis tels que nous sommes, de nous avoir accompagnés et de nous avoir prêté une maison.
Merci aux catholiques de la paroisse de nous voir aidés à vivre notre vocation franciscaine. Un remerciement personnel à l’Action Catholique Ouvrière (ACO) qui petitement sait maintenir dans les quartiers populaires un projet d’annonce de l’évangile à partir des questions que se posent toutes les personnes un peu désemparées par la société actuelle.
Merci aux protestants de nous avoir aiguillonnés pour que nos églises soient présentes aux problèmes du quartier et de la société.
Merci aux musulmans de nous avoir acceptés comme partenaires pour un vivre ensemble toujours difficile mais combien nécessaire.
Merci à tous nos voisins, merci pour les couscous et les tajines et pour l’amitié partagée.

La manière de vivre des gens de La Paillade, simple, réaliste, dure parfois, chaleureuse souvent, nous a aidés à grandir avec vous en humanité. Nous emporterons cette expérience et ce souvenir avec nous là où nous irons.

Nous laissons à toute la famille franciscaine qui reste ici la responsabilité de témoigner que l’évangile peut se vivre encore de nos jours à la manière de saint François d’Assise, simplement et joyeusement. Je pense aux sœurs de saint François d’Assise de la rue Lakanal, aux Franciscaines du Saint Esprit de Saint-Lazare, aux petites sœurs de Saint-François de la rue de l’Hortus et de la Roseraie et aux laïcs de la fraternité séculière. Quant à nous, arrivés en 1609, nous avons cherché à travers les péripéties de l’histoire à témoigner de l’évangile à la manière de saint François d’Assise. Quittant Montpellier, nous sommes prêts à aller où le Seigneur nous enverra.

F. Dominique Pacreau