Marrou, Vignaux et la culture franciscaine de l’Entre-deux-guerres, dans Etudes Franciscaines


À lire, Études Franciscaines, 6, 2013, fascicule 2. L’essentiel ce volume est consacré à un dossier sur Henri Irénée Marrou et la culture franciscaine de l’Entre-deux-guerres.

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E.F. 2013, fascicule 2

Dans ce numéro lisez les deux inédits de l’historien Henri Irénée Marrou, en particulier cet écrit de jeunesse (il avait alors 22 ans) qu’est l’Essai d’esthétique franciscaine, une réflexion métaphysique sous forme de dialogue sur « la Beauté et surtout sur la façon d’en jouir ». Je cite :

Mais tout ceci n’est qu’un aspect encore extérieur de notre Vérité et il faut que tu pénètres plus avant. Car il ne me suffit pas de te voir admettre que la pauvreté n’empêche pas la beauté de fleurir ; je veux encore te persuader qu’elle doit devenir le fondement même de toute ta vie esthétique. Je voudrais te faire sentir que nous ne pourrons pas découvrir la véritable beauté sans nous être au préalable volontairement dépouillés. Tu devines qu’il ne s’agit plus ici de dénigrer cette richesse matérielle dont nous venons de parler. Mais je m’en prends à cette richesse plus subtile, dont il est plus difficile de se débarrasser, qu’est notre culture. Car c’est de ce trésor là surtout que nos cœurs sont encombrés. Je ne sais pas si tu t’en rends compte, nous sommes trop riches, riches de trop de lectures, de trop de choses vues ou entendues, de trop d’admirations. Nous transportons en nous tout un fatras qui s’intercale entre nous et le monde et ne nous laisse plus nous émouvoir. Nous n’admirons plus un paysage sans savoir que des millions l’ont avant nous admiré, nous ne visitons plus un musée sans avoir appris ce que de chaque cadre il convient de penser. À la remorque de notre érudition nous obéissons à des directives imposées et nous ne savons plus être nous-mêmes.

Le dossier d’E.F. évoque aussi la figure d’un autre laïque, Paul Vignaux. Marrou et Vignaux se sont connus à l’École Normale Supérieure. Tous deux étaient donc des intellectuels, et tous deux étaient issus du peuple. Dans un hommage à son ami Marrou, Vignaux écrivait :

Marqué dès l’adolescence par la militance de mon père dans le syndicalisme administratif, je rencontrais le fils d’un ancien typographe militant de la Fédération du Livre. Alors que notre entrée à Normale nous ouvrait une perspective de promotion sociale, nous fûmes immédiatement en commun une volonté de ne pas renier ces origines qui nous liaient au mouvement ouvrier [...] Il me faut d’abord insister sur l’importance de notre commune attitude sociale : elle a rapport à un aspect de notre réflexion religieuse ces années-là. [...]. Dans l’esprit de recherche évangélique [...] – recherche impliquant qualité et liberté intellectuelles – nous fûmes Marrou et moi, intéressés par la scolastique franciscaine sur laquelle un grand livre d’Étienne Gilson publié en 1924, La philosophie de saint Bonaventure, venait d’attirer l’attention. Nous y trouvions posé comme décisif le problème d’intellectuels appelés à une tâche professionnelle de culture en même temps qu’au respect d’une foi et d’une vertu pleinement accessibles aux “simples” sans culture – simplex et ydiota selon François d’Assise. Comme le prouvent, confirmant le souvenir, des notes de 1928-1929 conservées en majeure partie grâce à mon camarade, ce problème de religieux médiévaux nous permettait de penser au plan spirituel notre situation d’intellectuels d’origine populaire : appliquant à l’attitude des franciscains médiévaux, à l’égard de “la plus haute science” et des “premières charges” de l’Ordre même, une expression d’enseignants démocrates du XXe siècle, nous parlions de refus de parvenir.

Franciscains et capucins ont participé à ce renouveau franciscain, en particulier à travers l’édition, les revues, etc. Mais ce sont les laïques qui ont été les grands artisans de cette renaissance. Ainsi Vignaux et Marrou. Jean Lecuir, historien, dans ce numéro d’E.F., présente l’esprit franciscain de Vignaux et écrit, en le citant :
Là est la tâche des laïcs « chrétiens qui doivent être dans le monde comme l’âme est dans le corps, invisibles, mais actifs, efficaces, mais cachés », coopérants à « une trajectoire qui, au-delà de l’histoire, s’achève dans la transfiguration totale de l’homme, corps, âme et monde ». Ils agissent, « dans la liberté, c’est-à-dire sans connaître avec certitude les directions à prendre. »
Paul Vignaux a été un des principaux artisans de la déconfessionnalisation du syndicat CFTC, qui conduira à la naissance de la CFDT. Il a dirigé le SGEN, à l’origine duquel il avait été, avec Marrou.

Je ne suis pas sûr qu’on ait aujourd’hui dans l’Église, d’abord chez les laïques, toujours pleine conscience de la valeur de la vocation laïque. « Être dans le monde comme l’âme est dans le corps » est parfois encore considéré comme secondaire, par rapport aux activités « ecclésiastiques ».

J’ajoute encore ces quelques mots tirés des Cahiers posthumes et de la règle de vie que suivait Henri Irénée Marrou :

N’accepte jamais un hochet qui ferait de toi un maudit. Ne sois qu’un serviteur ; que chacun en toute humilité regarde les autres comme au-dessus de soi. Se garder du renoncement par évasion.



Conclusion
 : il y a beaucoup de richesses (ou de pauvreté) à tirer de la lecture de ce numéro d’Études Franciscaines.

Dominique Lebon

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