Vivre en franciscain, mais aussi penser, revient donc à marcher, à « itinérer » pour user ici d’un néologisme rapporté au traité bonaventurien (Itinerarium), à aller là où « on ne pensait pas et ne voulait pas aller » (Jn 21, 18), tout simplement parce qu’aucune route n’est par avance tracée. (…)
« Penser en franciscain », c’est donc d’abord aller « à pieds » – pedibus, « avec les pieds » et « par les pieds » –, fût-ce sur la voie de la conceptualité et parfois aussi avec les méthodes de l’université. Venant de l’alpha (le Père innascible) et allant vers l’oméga (le Christus totum), le franciscain se tient tout entier dans l’assurance que rien ne saurait jamais l’arrêter, sûr que Dieu lui-même nous donnera toujours les moyens de continuer, et ainsi de pérégriner : « si tu veux être parfait, va et mets en pratique ce que tu viens d’entendre », recommande de façon célèbre frère François à frère Léon à l’écoute même de l’évangile de l’itinérance (Lc 10, 1-16) : « voilà ce que je veux ! Voilà tout ce que mon âme désire », proclame le saint qui, sans attendre, « ôte ses chaussures, laisse tomber sa canne, abandonne besace et argent comme objets d’horreur, ne garde qu’une tunique, envoie promener sa ceinture qu’il remplace par une corde… » (Bonaventure, Vie de saint François d’Assise (Legenda major), Paris, Éditions franciscaines, 1968, III, 1, p. 38)
Emmanuel Falque

Extrait de l’entretien (5 septembre 2014) entre Emmanuel Falque, Paris, Institut catholique, et Laure Solignac, Paris, Institut catholique, pour Études Franciscaines, 2014-2 Voir cet autre extrait : Penser en franciscain II
Durant cet entretien les deux philosophes se sont efforcés de cerner ce que signifie penser en franciscain, ce qui revient à déterminer non pas quelles sont les thèses positivement défendues par les frères mineurs, mais plutôt, en amont, les dispositions et les accents intérieurs de la pensée greffée sur la vie franciscaine.